Le Procès de la Mesure d’Impact :

Acquittement sous Condition et Feuille de Route pour l’Avenir

Le 3 décembre dernier, en parallèle des nombreux débats sur les budgets publics, s’est tenu le premier procès non moins médiatisé de l’évaluation d’impact social.

Organisé par le Centre Innovation Sociale et Écologique (CISE) de l’ESSEC – qui regroupe le Laboratoire Evaluation & Mesure d’Impact Social et Environnemental, ESSEC Impact Unlimited et Antropia ESSEC, ce procès plaçait dans le box des accusés une pratique des organisations privées comme publiques : la pratique controversée de l’évaluation d’impact social. 

 

Pourquoi faire le procès de l’évaluation d’impact social ?

L’objectif de ce procès était de commenter les chefs d’accusation des parties à charge, et de créer un débat avec les parties de la défense, tout en incluant le large public (150 personnes) mobilisé pour y assister.

 

Murielle Chauvel, Directrice du pôle Conseil en évaluation d’impact social à l’ESSEC (ESSEC Impact Unlimited), explique : “ce format radical, choisi par nécessité plutôt que par amour du spectacle, répond à une réalité complexe : l’impact, autrefois un sujet innovant, est aujourd’hui devenu la langue commune de l’économie sociale et solidaire. Mais quand une idée devient dominante, elle risque de devenir dogmatique. Quand un outil devient la norme, on oublie parfois de questionner sa pertinence.

La normalisation de cette nouvelle pratique a engendré une forte tension parmi les acteurs. D’une part, la mesure d’impact est perçue comme une “boussole indispensable” et un “levier de progrès formidable” ; d’autre part, elle est vécue comme une “injonction paradoxale” voire pour certains une source de souffrance.

Ce procès, dans la radicalité de son format, visait donc à confronter “sans filtre les promesses de la théorie et la rugosité de la réalité”. L’objectif n’est ni de détruire, ni de sacraliser la pratique, mais de le mettre à l’épreuve pour déterminer si l’évaluation d’impact, aussi bien intentionnée ait-elle pu être, a “trahi sa promesse”. 

 

« Ce format radical, choisi par nécessité plutôt que par amour du spectacle, répond à une réalité complexe : l’impact, autrefois un sujet innovant, est aujourd’hui devenu la langue commune de l’économie sociale et solidaire. Mais quand une idée devient dominante, elle risque de devenir dogmatique. Quand un outil devient la norme, on oublie parfois de questionner sa pertinence.« 

Murielle Chauvel, Directrice d’ESSEC Impact Unlimited

Les Chefs d’accusation

Les trois chefs d’accusation retenus pour instruire ce procès sont les suivants:

  1. Le coût financier et humain de l’évaluation d’impact
  2. Le risque d’éloignement de la mission 
  3. L’instrument de vassalisation que peut constituer l’évaluation d’impact 

 

Sur le premier chef d’accusation qui met en avant les ressources importantes nécessaires à la mise en place d’une évaluation d’impact social, l’expert à charge Floriant Covelli, Délégué Général de l’Institut français du Monde Associatif argumente qu’en effet, c’est “le cadre d’évaluation dominant voire exclusif pour les associations, alors que  l’évaluation n’est jamais neutre et qu’elle est au cœur des relations entre financeurs et financés” dans un contexte de rationalisation des budgets privés et publics. 

Le témoin à charge, Thomas Bozzo, confirme que pour lui, en tant que Fondateur de Barnabe.io, start-up qui proposait une plateforme d’éducation thérapeutique et de coordination de soins des patients souffrant de maladies chronique, “la mesure d’impact a constitué une véritable “une bureaucratie de l’impact” avec des méthodes appliquées au cordeau pour finalement justifier des financements”.

Appelée à la barre, l’experte de la défense, Elise Leclerc, Directrice du Laboratoire E&MISE de l’ESSEC, reconnaît que la complexité et la rigueur nécessaires à l’évaluation d’impact social demandent un investissement dans des formations des organisations sur le sujet pour qu’elles s’en emparent sans devoir en subir les coûts, comme cela est fait dans certains pays. Elle souligne par ailleurs le grand nombre de ressources gratuites, notamment celles de l’ESSEC telles que le MOOC “Evaluation et mesure d’impact social” et le Petit Précis de l’évaluation d’impact, ou bien les parcours “Piloter par l’impact” du CISE ESSEC et “Évaluer mon impact” de l’Avise. Enfin, elle rappelle l’importance d’avoir un ligne de financement supplémentaire pour toute évaluation d’impact : d’après le Panorama de l’évaluation d’impact social en France 2025 (ESSEC, Impact Tank), seulement 51% des organisations déclarent que l’évaluation d’impact est financée par un partenaire externe dans le cadre d’un programme fléché.

Olivier Arnaud-Blanchard, Directeur de l‘entreprise sociale Linklusion et témoin de la défense, partage quant à lui le choix d’investissement de son entreprise pour l’évaluation de son impact social, plutôt qu’un investissement en marketing par exemple. Pour lui, cette décision est un choix non seulement stratégique mais aussi éthique, “plutôt que d’investir dans des plaquettes RSE en papier glacé”.

 

Selon Floriant Covelli, le second chef d’accusation d’éloignement de la mission est le plus dangereux, car c’est pour répondre à des demandes de financeurs que les associations s’engagent habituellement dans une démarche coûteuse d’évaluation d’impact, sans possibilité de discuter des indicateurs d’impact à évaluer. 

Sur ce point, Thomas Bozzo accuse l’évaluation d’impact de forcer les organisations à “justifier pourquoi elles sont idéalistes” et d’utiliser des cadres de mesure de la performance commerciale pour l’impact social, ce qui revient à “essayer de faire rentrer des ronds dans des carrés”, avec le risque de perdre l’essence même de ce qui est un projet social.

Cette mise en garde contre l’imposition d’indicateurs d’impact social par des personnes externes à l’organisations, financeurs mais aussi experts, est largement relayée par Elise Leclerc qui souligne l’importance d’une démarche d’évaluation comme un outil de pilotage de l’activité par l’organisation plutôt que comme un outil de reporting en externe. Selon elle, le fait que la démarche soit uniquement imposée aux structures par des financeurs s’atténue d’année en année, aussi d’après les résultats du plus récent du Panorama de l’évaluation d’impact social en 2025 (ESSEC, Impact Tank) : “la première raison évoquée pour s’engager dans une démarche est de mieux comprendre son impact (83%), devant la réponse à des demandes de financeurs (69%)”. Sur les indicateurs imposés, elle rappelle néanmoins la nécessité d’indicateurs partagés au niveau d’un collectif dans une perspective d’impact systémique à travers la comparaison de données cohérentes. Cette idée de partage de certains indicateurs passe donc forcément par une forme de compromis indispensable à un cadre harmonisé au niveau d’un secteur ou d’un sujet commun.

Olivier Arnaud-Blanchard répond à cet enjeu d’éloignement de mission en suggérant une évaluation d’impact qui réponde davantage “à une gouvernance un peu plus démocratique” avec une participation de toutes les parties prenantes à la stratégie d’impact.

C’est enfin autour du troisième et dernier chef d’accusation que les experts et témoins ont le plus débattu, celui de l’évaluation d’impact social comme instrument de vassalisation des organisations, et qui reflète le rôle croissant de cette pratique dans les relations de pouvoir entre organisations à impact et leurs financeurs ou investisseurs.

Sur ce chef d’accusation, Floriant Covelli soulève l’irruption de l’entrepreneuriat social dans l’écosystème, les associations se trouvant ainsi “dépossédées d’une grille de lecture de leurs actions qui est pensée à l’extérieur d’elles, ne se voyant “ni prestataire de politique publique ni comme des entreprises à finalité sociale” comme détaillé dans les publications de l’Observatoire citoyen de la marchandisation du monde associatif. Réducteurs de la réalité, les indicateurs d’impact social doivent selon lui être décidés par les associations elles-mêmes à travers des approches innovantes telle que celle de l’ethno-comptabilité de La Cabane de la Recherche, ou celle du GREUS sur l’évaluation de l’utilité sociale, qui est pensée “comme un outil d’apprentissage collectif et pas simplement pour rendre des comptes.” Il met notamment en avant la “responsabilité d’éclaireur” de la philanthropie systémique ou encore de la philanthropie de la confiance pour répondre à ces enjeux.

Ce dernier sujet a ensuite été illustré par le témoignage de Thomas Bozzo, avec par exemple la contrainte de devoir réfléchir à une “stratégie de financement” en relation avec son évaluation d’impact afin d’orienter son évaluation et ses indicateurs en fonction des financeurs visés (fondations, investisseurs etc.), avec parfois des retours négatifs douloureux pour les entrepreneurs sociaux.

Elise Leclerc confirme que selon elle l’évaluation d’impact social doit se faire dans une perspective d’apprentissage de l’impact de son activité sur ses parties prenantes et non de reporting, et fait remarquer qu’en 2025 l’évaluation d’impact social semble évoquer des émotions plutôt positives, avec 92% des répondants dans la cadre de la dernière édition du Panorama de l’évaluation d’impact social (ESSEC, Impact Tank) qui déclarent ressentir de la fierté, ou encore de l’énergie (pour 87%) grâce à l’évaluation d’impact, et 67% qui disent être rassurés par l’évaluation d’impact social.

Enfin, pour Olivier Arnaud-Blanchard, évaluer son impact est autant un enjeu de transparence que de performance et “on ne peut pas effectivement se laisser dicter la mesure d’impact par un financeur”, et de conclure en faveur d’une mesure d’impact “responsable et démocratique”.

 

Le Verdict : Acquittement et Feuille de Route

Le procès s’est conclu par le verdict du jury populaire et des membres du jury : l’évaluation d’impact a été acquittée, mais sous conditions. Ce verdict nuance l’utilité de la pratique, reconnaissant son potentiel tout en exigeant une réforme de ses usages. Les membres du jury insistent notamment sur le fait que l’évaluation est un sujet encore nouveau par rapport aux modèles financiers, nécessitant du temps pour mettre en place des standards justes.

 

Pour que l’évaluation d’impact atteigne sa maturité, le public a désigné trois conditions prioritaires :

  1. L’objectif principal doit être d’aider les équipes à comprendre, piloter et améliorer leurs actions avant toute exigence de reporting externe.
  2. L’évaluation doit intégrer la parole qualitative des utilisateurs (clients ou bénéficiaires finaux) au côté des indicateurs quantitatifs.
  3. Elle doit tenir compte du temps nécessaire pour que des effets sociaux se produisent sans exiger des effets immédiats.

 

En conclusion, Anne-Claire Pache, Directrice de la Stratégie et de l’Engagement sociétal de l’ESSEC, rappele que l’on ne doit plus parler de la mesure d’impact, mais “des mesures des impacts ou des évaluations des impacts” au pluriel, reconnaissant ainsi la diversité des finalités, des méthodes et des temporalités. L’évaluation doit s’articuler autour des quatre prismes essentiels que sont la transparence, la responsabilité, l’adaptation et l’émancipation. L’objectif ultime est de passer d’une simple logique de “rendre des comptes” à celle, plus constructive et profonde, de “se rendre compte” de la valeur sociale produite.

Les travaux de l’ESSEC se concentrent en effet sur les mécanismes et les conditions d’un pilotage par l’impact et de la gestion de la performance globale des organisations autant financière que sociale et environnementale.

 

Merci aux intervenants :

  • Jérôme Schatzman, Directeur du Centre Innovation Sociale et Écologique ESSEC
  • Murielle Chauvel, Directrice d’ESSEC Impact Unlimited
  • Floriant Covelli, Délégué Général de l’Institut français du Monde associatif
  • Elise Leclerc, Directrice du Laboratoire Evaluation & Mesure d’Impact Social et Environnemental de l’ESSEC
  • Thomas Bozzo, Fondateur de Barnabe.io
  • Olivier Arnaud-Blanchard, CEO de Linklusion
  • Emmanuel Haudebourg, Directeur Administratif et Financier de Advens
  • Jean-Baptiste Talabot, Directeur Action Sociale Retraite de Malakoff Humanis
  • Isabelle Le Diberder, Responsable relations institutionnelles et partenariats du Réseau national Pimms Médiation
  • Mathilde Colas des Francs, Etudiante ESSEC (Msc Sustainability Transformation)
  • Anne-Claire Pache, Directrice Stratégie et Engagement de l’ESSEC

Un Procès animé par Juliette Ray, de aura éloquence.

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